D'un mot à l'Autre


L'écriture me quitte parfois pendant quelques jours, mais les mots ne s'arrêtent jamais de danser dans ma tête. Je continue inlassablement à observer le monde, intérieur et extérieur, dans lequel je navigue.


Je commente, j'enregistre mes sensations et mes émotions, je questionne. Mes pensées et mes rêveries banales ou sensationnelles se stockent quelque part en moi, sur un disque dur virtuel dont la capacité me semble illimitée. J'espère qu'il s'agit d'un espace sécurisé et de longue durée. 


C'est mon gisement personnel, ma richesse, ma mémoire, le fondement de ma personnalité et de mon art, une matière que je ne cesse d'assembler et de pétrir, chaque jour et chaque nuit, inlassablement. 


Mais qu'en est-il de ces mots que je regarde passer dans mon cerveau comme une spectatrice devant son téléviseur et que je ne prends pas le temps d'écrire sur un papier, un smartphone, une tablette ou un ordinateur, de transmettre par la voix à mon assistant intelligent ou d'enregistrer sur mon dictaphone? 


Ces phrases, ces chorégraphies verbales, ces images colorées, sont-elles perdues à jamais ou bien cachées dans un tiroir, mélangées à d'autres, avec un étiquetage précis ou bien sans ordre de rangement, sans guide, sans indice pour retrouver leur trace?


Certains jours, il m'est naturel et nécessaire d'écrire, et je ne réfléchis pas avant de passer à l'action. J'accomplis ce rituel au réveil, comme une séance d'étirements salutaire après une nuit de sommeil, au cœur de ma journée pour me recentrer ou exprimer ce qui ne peut attendre, ou bien le soir pour synthétiser et cristalliser les événements, les idées et les sensations du jour. Parfois aussi, les mots, apaisés ou impatients, surgissent au milieu de la nuit, dans un silence enveloppant, portés par une succession d'instants intemporels, lors d'une  évasion presque sacrée.


Des mots comme un refuge, une tentative de réponse et la promesse d'un échange futur avec l'autre, ce lecteur connu ou inconnu, toujours un peu mystérieux et inaccessible car, libre d'interpréter et de créer, il façonnera à son tour une nouvelle histoire au contact de mes paroles, une nouvelle symphonie dont il n'aura pas forcément conscience et qui le traversera d'une manière durable ou éphémère, écho de la vie aussitôt envolé ou secrètement conservé, comme un trésor ou un trophée. 


Une rencontre différée qui parfois se connectera au réel, lors d'un face à face provoqué ou improvisé, lorsque deux solitudes se synchronisent comme deux routes se croisent.


Nos mots alors se tairont peut-être d'un commun accord, tacite et souverain, ou virevolteront ensemble dans une farandole non maîtrisée. Les regards s'apprivoiseront. Nos mains se salueront et nos corps raconteront de nouvelles histoires, instantanés de vie et de partage, dans le mouvement créatif. 


Des fils imaginaires se tisseront, vibrations insolites, particules en suspension. Accord ou désaccord, fusion ou scission, transport de l'âme par nos voix, sur un nouveau chemin en construction.



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